Claude Nicolet
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Jérusalem : l'irresponsabilité de Donald Trump

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Catégorie : Prises de positions
le 6 Décembre 2017

La reconnaissance par les États Unis d'Amérique de Jérusalem comme capitale de L’État d'Israël est une décision unilatérale, irresponsable et dangereusement explosive. Elle contrevient tout d'abord au droit international et à toutes les résolutions de l'ONU qui précisent bien que toutes conquêtes territoriales obtenues par la force ne peut faire l'objet d'une annexion et encore moins d'une reconnaissance.

Donald Trump foule donc au pied toute l’architecture du droit international et l'ensemble des droits reconnus aux Palestiniens comme peuple occupé depuis la guerre des 6 Jours en 1967 avec les responsabilités qui incombent à Israël comme puissance occupante. Mais il nie également l'ensemble des progrès fait par le droit quant à la légitime reconnaissance du peuple palestinien à déterminer librement son avenir. Car se faisant, il revient au fameux théorème politique de Golda Meïr "Palestine doesn't exist..."

Il annonce clairement, qu'en s'alignant sur les positions les plus dures du gouvernement israélien, il met un terme à la perspective de la création d'un État palestinien avec Jérusalem-Est comme capitale. C'est évidemment une victoire politique et symbolique immense pour Benjamin Netanyahu et les faucons de son gouvernement.

Pareille posture ne relancera pas les négociations et n'assouplira pas le cuir du Premier ministre israélien qui poursuit la colonisation des territoires occupés à marche forcée. C'est aussi la reconnaissance du fait accompli et cela n'ouvrira aucune perspective de règlement du conflit israélo-palestinien, mais bien au contraire, il y a fort à parier que les tensions vont se multiplier un peu partout dans le monde musulman en général et en Palestine en particulier.

Ensuite, il met dans une position impossible l'ensemble de ses partenaires du monde arabe, aux premiers rangs desquels l’Égypte, la Jordanie mais aussi le Maroc et l'Arabie saoudite qui sont des puissances qui n'ont cessé de jouer les médiateurs dans les moments les plus durs. Avec cette décisions, il les humilient et les met en porte-à -faux vis à vis de leurs opinions publiques promptes à s'enflammer sur ce sujet.

Il signifie également l'échec définitif du "processus de paix" ce qui aura également comme conséquence la redéfinition de la nature de l’État d'Israël. Que deviendront les Palestiniens? On sait désormais que Benjamin Netanyahu avait proposé à l’Égypte de "déplacer" massivement ceux-ci dans le Sinaï afin de régler le "problème" par un transfert de population également contraire au droit international. Les Palestinien ont-ils vocation à devenir des citoyens israéliens de pleins droits et de pleins exercices ou de poursuivre leur existence dans des bantoustans plus ou moins autonomes d’où sortiront obligatoirement de futures générations totalement radicalisées ?

Dès lors Israël peut-il se définir comme État juif et comme État démocratique? Ces questions sont redoutables et portent en elles la destruction à terme du projet sioniste en tant que projet historique et politiques. Donald Trump en mesure t-il les conséquences? Elles risquent d'être catastrophiques pour toute la région et même bien au delà.

Car la dimension symbolique de Jérusalem est immense. Elle mobilise l'imaginaire de milliards d'hommes et de femmes à travers le monde, qu'ils soient Musulmans, Chrétiens ou Juifs. Les affrontements peuvent être portés à un degrés d'incandescence que Mr Trump ne mesure absolument pas.

L'ensemble de la communauté internationale, au premier rang de laquelle la France, doit faire bloc contre cette décision terrifiante, partout ou cela sera possible. Emmanuel Macron ne peut et ne doit pas rester sans réaction devant ce véritable coup de force lourd de danger y compris pour Israél. Si l'intransigeance des Etats-Unis d'Amérique reste identique, il faudra engager un mouvement de même ampleur pour le contrecarrer. La France doit alors prendre la tête d'une vaste initiative mondiale s'appuyant sur le droit international et son affirmation. Il faudra immédiatement reconnaître la Palestine comme Etat souverain, et entraîner le nombre de pays le plus élevé dans cette direction. Elever notre consulat général de Jérusalem-Est au rang d'ambassade de plein exercice, considérer la décision états-unienne comme nulle et non-avenue. Ce dont il faut avoir conscience, c'est que c'est l'idée même de dialogue entre les Nations qui est remis en cause par Donald Trump. Il donne corps à l'idée du "deux poids deux mesures" qui ne cesse de gangréner les relations entre l'Orient et l'Occident et se faisant de donner raison aux pires de nos ennemis. La France doit donc réagir immédiatement face au défi lancé à la communauté internationale.

Claude NICOLET
Président d'honneur du Réseau de Coopération Décentralisée pour la Palestine-Cités Unies France
Vice-président de l'association franco-palestinienne Dunkerque-Gaza

Mais pourquoi madame Agnès Firmin-Le Bodo, députée du Havre veut la peau de Dunkerque?

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Catégorie : Prises de positions
le 18 Octobre 2017

Mais pourquoi madame Agnès Firmin-Le Bodo, députée du Havre veut la peau de Dunkerque ?

Elle fut adjointe au Maire du Havre (LR), quand monsieur Edouard Philippe (LR), Premier ministre (LREM), en était le premier magistrat. Elle fut vice-présidente du Conseil départemental de la Seine-Maritime. Mais elle est surtout députée (LR- les Constructifs) du Havre, élue dans la 7ème circonscription de la Seine-Maritime qui est précisément celle de monsieur...Edouard Philippe (LR), avant qu'il n'entre à Matignon comme Premier ministre (LREM). Il n'est pas inutile de préciser qu'en juin dernier, la République en Marche n'a pas présenté de candidat contre elle. On peut donc présumer qu'elle possède la double imprimature de l'Elysée et de Matignon.

Madame Firmin-Le Bodo n'est donc pas n'importe quel député. Il est nécessaire de s'intéresser à ses propos, surtout quand ils concernent Dunkerque et l'avenir de notre port. Ce qu'elle fait dans une longue lettre adressée au ministre de la Cohésion des Territoires, Monsieur Jacques Mézard. Mais le journal régional, Paris-Normandie, en date du 09 octobre dernier, s'en fait largement l'écho (http://www.paris-normandie.fr/region/avenir-du-port-du-havre--agnes-firmin-interpelle-jacques-mezard-EJ11099049) et nous livre des informations infiniment précieuses. Au moment même où débute sur le littoral dunkerquois le grand débat public sur l'extension du port de Dunkerque, une telle lettre parvienne au Gouvernement peut-on n'y voir que le fruit du hasard?

Car il faut garder son sang froid à la lecture de cette lettre. Sans langue de bois (ce qui à le mérite de la clarté), elle déclare "les travaux envisagés pour le port de Dunkerque sont regardés avec la plus grande attention et la plus grande vigilance par les acteurs portuaires: pourquoi investir dans ce port aux dépens d'investissements pourtant nécessaire, sur notre port Normand?" Et pour que les choses soient totalement claires, elle rajoute "Il n'est plus l'heure d'éparpiller les efforts et les sommes investies. Notre pays doit concentrer ses forces sur ces deux ports du Havre (pour le Nord) et de Marseille."

Autrement dit, il faut liquider Dunkerque. Je ne lui reproche pas de défendre le Havre, elle est notamment élue pour ça, mais réclamer la tête de la cité de Jean Bart, là une limite est franchie et le Premier ministre doit immédiatement faire savoir s'il partage de tels propos. Et si ce n'est pas le cas, il doit apporter un démenti sans aucune ambigüité et désavouer madame Firmin-Le Bodo. Dunkerque ne peut accepter de se voir de la sorte cloué au pilori et voir son avenir remis en cause. L'incontestable proximité entre madame la députée et monsieur le Premier ministre fait immédiatement naître quelques questions. Parle t-elle en son nom? A t-elle la "bénédiction" de Matignon? Quel impact sur le débat public...?

Je crains qu'en réalité, les déclarations de madame Firmin-Le Bodo ne soient le reflet d'une tentation qu'exprime depuis quelque temps déjà, la commission européenne, à savoir un port par façade maritime. Le Premier ministre du Havre ne peut le dire aussi ouvertement, en revanche madame Firmin-Le Bodo, députée de la 7ème circonscription de la Seine-maritime peut et le fait.

Alors que nous aurions tout intérêt à nous serrer les coudes face à la concurrence mondiale, alors que Dunkerque-Calais-Boulogne sur Mer représentent la première plate-forme portuaire de France, nous sommes pointés du doigt. Marseille et le Havre auraient droits à des centaines de millions d'euros d'investissement tandis que Dunkerque devrait se contenter de regarder passer les trains, forcément vides.

C'est aussi l'illustration de la perte du sens de l'intérêt général et des tensions toujours plus grandes au sein du pays et entre nos différentes régions. Une telle perspective et inquiétante aussi bien du point de vue du développement industriel et portuaire mais également pour l'équilibre au sein même de la nation.

Il est éclairant d'entendre une élue, réclamer purement et simplement que l'État abandonne un territoire au profit du "sien". Nous sommes ici confrontés à ces égoïsmes locaux, fruits de l'austérité, de la concurrence effrénée entre les territoires et de la crise. Nous ne pouvons rester sans réagir devant ce qui s'apparente à une offensive contre notre territoire, notre développement donc notre avenir. Le Premier ministre doit s'engager clairement sur le projet stratégique "Cap 2020". Nous attendons sa réponse.

Claude NICOLET

"Dunkerque" de Christopher Nolan, de la Tragédie et de la Liberté.

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Catégorie : Prises de positions
le 1 Octobre 2017

Un film à Dunkerque, mais pas un film "sur" Dunkerque. Un film qui se situe dans la droite ligne des précédents de Christopher Nolan. Une intelligence puissante, celle d'un grand réalisateur qui poursuit une réflexion de grande ampleur à la fois sur le cinéma qu'il maîtrise et exerce avec talent et les hommes, l'homme, l'individu confronter à son destin, à une situation qui lui échappe totalement dans sa globalité et dans laquelle il doit trouver une part de liberté.

Dans l'ensemble de ses derniers films, en particulier Inception et Interstellar, la réalité s’emboîte en poupées russes. Le temps et l'espace sont découpés et vécus de points de vues différents mais finissent par donner un sens à ce qui peut apparaître comme l'accomplissement de la tragédie grecque. Tel Œdipe mettant tout en oeuvre pour que la prédiction de l'oracle de Delphes ne se produise pas, le destin doit s'accomplir parce que c'est la condition humaine et que les dieux le veulent ainsi. Plus les hommes s'y opposeront plus l'accomplissement du destin sera implacable.

Dans "Dunkerque", le même moment est découpé en différentes scène vécues par différents protagonistes. Soldats sur la plage, ou dans la cale des navires, officiers sur la digue d'embarquement, volontaires venant au secours des "boys", aviateurs dans leurs avions de chasse. L'articulation de ces différentes situations donnent l'intensité dramatique du film appuyé par une musique elle même personnage du film. Les décisions individuelles que prennent chacun des personnages (qui sont en réalité des principes) donnent sa signification au film.

Le pilote de chasse fait le choix d'abattre le bombardier allemand, pour sauver des naufragés, bien qu'il soit à cour de carburant alors qu'il sait qu'il ne pourra regagner l'Angleterre. Il plane alors au dessus de la plage de Dunkerque ou règne le chaos, mais dans le silence, avec sa volonté acharnée de faire sortir à la main son train d'atterrissage, il se pose et attend, seul, l'ennemi, en détruisant son appareil.

Le navigateur civil, avec son petit bateau comme des milliers d'autres, acceptent d'aller "vers l'enfer" pour "faire son devoir" et se bat avec un soldat anglais absolument terrorisé qu'il a repêché et qui n'est, lui, obsédé que par une chose: fuir.

Quelle place pour la liberté, le libre arbitre d'un seul homme, réduit à sa seule dimension d'individu quand tout semble s'effondrer autour de lui? "Survivre est déjà une victoire" nous dit la phrase qui résume le film de Christopher Nolan. La bataille de Dunkerque était l'exemple parfait pour servir pareille réflexion. L'arrière plan historique est connu. Plus de 400 000 hommes (essentiellement des Britanniques et des Français ainsi que des Belges et des Néerlandais), encerclés par l'armée allemande qui cherche une bataille d'anéantissement pour réaliser ses objectifs stratégiques, vaincre le Royaume Uni pour gagner la guerre à l'Ouest et liquider ensuite l'URSS.

Nolan ne s'intéresse que très modérément à cet arrière plan historique. Il ne faut pas s'attendre au "Soldat Ryan", à "Pearl Harbor" ou à "Stalingrad" pour les scènes de batailles". Dans "Dunkerque", elles ne servent pas à nous faire découvrir les derniers effets spéciaux. Pas de bombardements de la ville (rasée), la mort peut présente (40 000 morts en dix jours), rien sur le sacrifice héroïque de l'armée française qui a permis au réembarquement de se faire...Ce n'est pas véritablement son sujet. Il ne cherche pas une reconstitution historique ou un documentaire sur l'opération Dynamo. Son sujet c'est l"homme confronté à une situation exceptionnelle sur laquelle il ne peut rien et où il est dès lors confronté à lui même.

Il n'est d'ailleurs pas très tendre avec l'armée britannique qu'il symbolise en train de fuir (première scène du film) et les soldats français qui résistent. Le danger partout, invisible, puissant et dominateur, frappant de partout, du ciel, de la terre, de la mer et de dessous la mer (torpillages) comme les dieux se riant des hommes dans les cales des navires chavirant, brûlants et coulants. Comme ces soldats cachés dans la cale d'un chalutier abandonné, attendant le bon vouloir de la marée pour être à flot et sur lequel les mitrailleurs allemands s'exercent et tuent au hasard, le soldat français ayant revêtu l'uniforme britannique, se noyant et s'enfonçant dans le noir. Terrifiant symbole de la France aspirée par les abîmes.

Dans ce sauve qui peut, ou les hommes sont réduits à leur peur et à la terreur, les individus survivent mais leurs choix peuvent être déterminants. Pour eux mêmes mais aussi pour la collectivité. La patrie (comme collectif librement consenti et cadre de la liberté) a tout son sens et délivre toute sa puissance symbolique en s'opposant à la tyrannie) et Nolan ne tourne pas autour du pot puisque c'est ainsi qu'il appelle l'ensemble des petits navires qui viennent secourir l'armée britannique pour sauver les siens, l'avenir et la liberté du monde face à ce qui semble être inéluctable avance allemande et l'invasion programmée de la Grande Bretagne. Hymne à la grandeur britannique? Après tout pourquoi pas? Le Royaume Uni a su faire face, on ne peut pas le lui enlever.

"Survivre est une victoire" sur les dieux, sur le destin, sur la barbarie. Alors que les soldats britanniques en rentrant au pays attendent à se faire lyncher par la population, ils sont accueillis en héros. Nous n'avons fait que survivre" dit un soldat. "C'est déjà une grande victoire" lui répond un aveugle tel Tirésias le devin aveugle de Thèbes dont le pouvoir et la cécité résultent de sa rencontre avec les dieux.

Le film se termine par la lecture du fameux discours de Churchill "we shall never surender" (Nous ne nous rendrons jamais"). Monument politique, épique, à la puissance mobilisatrice gigantesque et purement tragique car le Royaume est au bord du gouffre. Que l'Angleterre s'effondre et le monde n'est plus le même. Puissance de l'individu, qui peut renverser le cour de l'histoire et de la destinée, pour lui même et pour les autres. Cette scène, sans grandiloquence particulière, sans effets spéciaux est d'une grande puissance narrative et dramatique. L'héroïsme est ici inséparable de la liberté et forge la grandeur de l'homme et de l'individu. La puissance des dieux peut s'y fracasser s'il est résolu et déterminé. S'il comprend la fragilité qui est la sienne. Rien n'est jamais écrit car nous sommes les acteurs de notre propre histoire.

"Dunkerque" en réalité n'est pas un film de guerre. Ce n'est pas ici un film historique. La guerre est ici le cadre de la réflexion d'un artiste de premier plan et ce film est dans la lignée des œuvres précédentes. C'est probablement même une forme d'aboutissement. C'est une déclaration de foi dans l'homme et dans sa capacité à se dépasser, à s'affranchir et peut-être même à triompher des malédictions qui pèsent sur lui. La guerre, tels les Cavaliers de l'Apocalypse, en est une. Dans ce combat incessant, la part et le choix des hommes seront toujours déterminants.

Claude NICOLET

Emmanuel Macron, et maintenant?

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Catégorie : Débats
le 8 Mai 2017

Avec un score de 66% contre 34%, Emmanuel Macron à 39 ans est devenu président de la République française.Il convient de lui adresser nos voeux de réussite, pour la République, la France et les Français. Il incarne une forme de renouveau, mais si la jeunesse est un état (passager), elle n'est pas nécessairement une qualité politique. Il faut ajouter à cela l'ampleur de l'abstention, des votes blancs et nuls qui illustre également la profondeur des fractures françaises.

A l'issue d'une campagne peu commune mais révélatrice de nos difficultés, il a vaincu la candidate de l'extrême droite. Cette victoire, s'il l'a doit à ses mérites et son audace, n'est en aucun cas un blanc seing ou une adhésion à son projet qu'aurait donné le peuple français qui ne peut se résumer aux 24 % de nos compatriotes qui lui apportèrent leurs suffrages lors du premier tour. Si tel était le cas, les déconvenues seront rapides, nombreuses et pourraient déboucher sur des situations incontrôlables.

Car cette campagne a mis en lumière la profondeur des fractures, des malaises, des souffrances, de la colère des Français contre ce qu'ils appellent le "système." Ce n'est pas faute d'avoir prévenu avec d'autres, certains responsables politiques, intellectuels, chercheurs, universitaires...mais force est de constater que nous n'avons pas été entendus. Pourtant, nos concitoyens ont envoyé de nombreux avertissements depuis le tournant de 1983: 21 avril 2002, 29 mai 2005...rien n'y a fait. Aujourd'hui, la question européenne, la question sociale, les questions de la souveraineté nationale, de l'insécurité culturelle, des fractures territoriales, où encore la désindustrialisation pèsent désormais de tout leur poids dans la structuration du paysage politique français et la nouvelle définition des clivages qui vont l'organiser.

Emmanuel Macron ne peut et ne doit pas ignorer cette nouvelle situation.

Autre enseignement, si les scores du Front national progressent partout, parfois de façon spectaculaire comme dans notre région, il est incontestable que cette formation politique va entrer dans une période de très vives tensions.

Le débat d'entre-deux tours a été révélateur de l'icompatibilité à faire cohabiter la racine historique du Front, avec cette greffe qui se veut socialo-souverainiste importée par Florian Philippot. L'attitude de Marine Le Pen sur le plateau de télévision, incarnait presque physiquement cette impossibilité dialectique. Dès le dimanche soir elle a pris l'offensive pour éviter de perdre l'initiative stratégique dans la redéfinition qu'elle veut faire de son parti qui ne peut parvenir au pouvoir tant qu'il sera ce monstre hybride incompatible avec la République. La crise qui s'y profile sera probablement très violente et se traduira certainement par une difficile campagne des législatives.

L'impasse politique que représente le FN est non seulement une réalité mais ne peut être en aucun cas une perspective si ce n'est "congeler" une partie importante de l'électorat populaire victime au premier chef des politiques de concentration des pouvoirs et des richesses, des politiques d'austérité notamment européenne. Si le Front national capte cette colère, il la transforme au mieux en rente électorale à son profit, sans vouloir en réalité à aucun moment pouvoir offrir la moindre perspective politique d'émancipation individuelle, économique et sociale.

C'est en fait l'ensemble de la vie politique française qui passe à la moulinette des contradictions internes et des nouveaux rapports de forces qui traversent toute la société. A cela s'ajoute de nouvelles problématiques qui ne peuvent se limiter à une analyse "marxisante" classique. La transformation des rapports sociaux, la crise profonde des repères identitaires (culturels, institutionnels, économiques...) bouleversent des équilibres qui pouvaient sembler acquis.

Réduire Emmanuel Macron au candidat du CAC 40, ne nous permettra pas de saisir l'ampleur des transformations parfois violentes que connait notre pays. L'exigence républicaine et l'excercice de la raison seront d'autant plus nécessaires que les forces politiques nouvelles qui émergeront devront probablement affronter des situations inédites tant du point de vue idéologique que politique et culturelle. 

Il est donc déterminant de bien comprendre le nouvel environnement idéologique dans lequel nous venons d'entrer afin de comprendre quels sont les espaces politiques qui ne manqueront pas de s'ouvrir. La crise de la "gauche de gouvernement" est patente, la droite républicaine est en mauvaise état, le FN est victime de contradictions internes qui peuvent amener à son éclatement, tandis que la France Insoumise a surgit dans ce contexte de délabrement général, portée par le talent de Jean-Luc Mélenchon. Incontestablement de brillantes personnalités sont apparues mais elles ne seront rien sans un ancrage profond dans la République et dans notre histoire dans toute sa profondeur afin de la mettre en dynamique et offrir une nouvelle perspective politique au peuple français.

Une nouvelle bataille idéologique s'est en fait déjà engagée. Rien ne pourra se faire sans remettre en chantier toute une série de débats trop longtemps abandonnéé et qu'il faut à nouveau questionner. Car il ne faudrait pas que le jour où madame Le Pen nous annoncera que la terre est ronde, qu'il nous faille affirmer qu'elle est plate pour "faire barrage."

Claude NICOLET

Secrétaire général adjoint de République moderne

 

De Paméla Anderson et de la politique

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Catégorie : Prises de positions
le 27 Janvier 2017

"Mal nommer un objet c’est ajouter au malheur de ce monde, car le mensonge est justement la grande misère humaine, c’est pourquoi la grande tâche humaine correspondante sera de ne pas servir le mensonge" a écrit Albert Camus (1). C'est bien d'un objet philosophique dont il s'agit. Un objet à soumettre à l'analyse critique pour tenter d'en comprendre la représentation et le sens dont il est éventuellement porteur.

Quel est cet objet? La visite ce mercredi 25 janvier de Madame Paméla Anderson aux migrants du camp de la Linière à Grande-Synthe (Nors) ainsi qu'à Calais. Paméla Anderson n'est pas n'importe qui. Elle est la représentation d'une certaine marche du monde. Dans un certain sens, elle est même une icône du monde d'aujourd'hui. Une certaine idée du corps, l'incarnation d'un modèle dominant auquel elle appartient totalement. Américaine, actrice, productrice, "people", l'image est son domaine. Elle est autant une image que l'image lui est nécessaire. Artiste mondiale et mondialisée, actrice, produit de la globalisation financière. Elle n'est pas journaliste, elle ne transmet pas une information.

Elle se déplace en talons aiguilles, fait quelques emplettes dans un supermarché proche afin de procéder à la distribution de quelques fruits, albums de coloriage et autres couvertures. Rien de bien choquant, au contraire. Et à la limite pourquoi pas. La compassion pour la souffrance de nos semblables est un sentiment qui honnore et grandit l'humanité.

Mais le photographe personnel est là. La machine se met en route. La machine médiatique, celle qui se nourrit et qui transforme. Ue rapide enquête sur internet montre l'impact instantané de son déplacement. Elle met en lumière parce que cette lumière lui est nécessaire. Il n'y a pas de prise de conscience derrière cela mais plutôt une prise électrique pour faire fonctionner la machine. La question que pose cette visite (au demeurant légitime en tant que telle), est selon moi la suivante: est-il encore possible de penser politiquement le monde?

Madame Anderson y répond en partie. "Le problème n'est pas politique, il est humanitaire." Dans ces conséquences probablement, je ne le réfute pas et la puissance publique (Etats et collectivités locales font tout leur devoir pour tenter d'adoucir la situation des migrants et de trouver des solutions à leurs situations). Mais refuser de l'aborder politiquement dans son origine, c'est refuser de l'aborder dans ses fondements et sa réalité. Cette transformation est en partie le résultat de ce moralisme permanent dans lequel nous baignons depuis des années et qui nous interdit de réfléchir de manière sérieuse aux problèmes du monde. Il y a le bien et le mal, le méchant et le gentil, le bon et le mauvais. La moindre tentative de remise en cause de cette approche, de cet "objet" et vous voilà accusé de faire le jeu des populistes, de l'extrême droite. Une telle cécité, venant souvent de ceux qui se disent "progressistes" est par moment désespérante.

La synthèse qui s'opèrent entre le capitalisme mondialisé via certaines multinationaleset le monde du "people", d'une certaine "jet set", de l'entertainment (comme on dit en bon français), avec une certaine presse et le monde du spectacle a pour résultat de nous enfermer dans la caverne de Platon si bien décrite dans le livre VII de la République. Nous liens deviennent d'autant plus puissants qu'ils nous sont devenus invisibles. Phénomène remarquablement bien décrit par Les Wachowski dans le fameux film Matrix (2).

Dans le même temps, celles et ceux qui restent peu ou prou attachés à une analyse politique du monde, qui comprennent qu'il est régit par des rapports de forces impitoyables et qui considèrent que la question sociale (en d'autres temps on disait la lutte des classes) constituent le réalité du monde dans lequel nous vivons, sont systématiquement marginalisés, déconsidérés et se sentent abandonnés au profit d'une virtualité à laquelle ils n'ont pas accès et à laquelle ils ne sont pas intégrés et surtout pas conviés mais qui se donne en spectacle. Car cette virtualité a un coût économique et social gigantesque. La possiblilité pour une extrême minorité de privilégiés mondialisés de vivre "hors sol", se payent au prix fort pour le reste de la population. Accumulations indécentes des richesses entre les mains de quelques uns, angoisse généralisée du lendemain pour les autres.

La crise migratoire est un problème fondamentalement politique. Le developpement de l'Afrique est un problème fondamentalement politique. Les frontières de l'Europe est un problème fondamentalement politique. Les délocalisations, la désindustrialisation sont des problèmes fondamentalement politiques.

Or madame Anderson illustre cette volonté (peut-être à son corps défendant mais ce n'est pas le problème) d'un système global dont l'objet vise à nous rendre aveugles et à nous soumettre à un ordre (appelons ça l'ordo-libéralisme) qui va à l'encontre de la marche de notre histoire et de la promesse républicaine d'émancipation, d'égalié et de progrès social qui fait la France pour ne parler que d'elle.

Là aussi se situe une partie du "Malheur français" que décrit Marcel Gauchet (3). Dans cette situation, une bonne partie de nos concitoyens se sent abandonnée. D'autant plus quand le système dominant vient se pencher, le temps d'un instant sur plus misérables qu'eux, mais dont le sentiment est qu'ils sont l'objet de toutes les attentions. Tandis qu'eux, peuvent perdre leur travail, leur revenu, leur situation, leur maison, leur famille, parfois leur vie...la lumière venant d'en haut ne se penchent pas sur leur sort. Nulle concurrence des misères là-dedans, mais un sentiment profond d'abandon, de mépris qui nourrit désormais un désir profond de "renverser la table."

Il faut aujourd'hui faire le constat qu'aborder ce type de sujet dans notre pays est très risqué. La "bien pensance" vous tombe dessus à bras raccourcis. Convocation immédiate au tribunal de l'opinion. Vous "faites le jeu du Front national", la sentance tombe, imparable. Il faut se justifier, faire amende honorable. Mais nos concitoyens ne supportent plus cela. Ils n'en veulent plus, ils sont exaspérés!

Parce qu'au fond d'eux mêmes, produit de notre histoire, ils savent que si la politique disparait pour faire place à la charité globalo-financiaro-humanitaro-spectaculaire, nous sommes morts. Le système ne veut pas de politique, il ne veut pas de Nations. Il veut le libre échange et le spectacle pour mieux masquer la barbarie qu'il engendre et interdire de préparer un autre avenir que celui de l'argent.

Claude NICOLET

Secrétaire général adjoint de République moderne

 (1)« Sur une philosophie de l’expression », compte rendu de l’ouvrage de Brice Parain, Recherches sur la nature et la fonction du langage, éd. Gallimard, in Poésie 44, Albert Camus

(2) Matrix est un film australo-américain de science-fiction, un « cyberfilm», réalisé par Les Wachowski et sorti en 1999.

(3) Comprendre le malheur français. Marcel Gauchet avec Eric Conan et François Azouvi. Chez Stock

Génération Chevènement. Par Alexandre Devecchio

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le 18 Novembre 2016

Article écrit par Alexandre Devecchio, le Figaro (jeudi 17 novembre 2016)

Quinze ans après sa défaite à la présidentielle, l’ancien ministre de l’Intérieur a été nommé à la tête de la Fondation pour l’islam de France et publie « Un défi de civilisation ». Ses soutiens d’hier essaiment la vie médiatique et politique.

Au 52 rue de Bourgogne, à deux pas de l’Assemblée nationale, le temps est suspendu. Ici, point d’écran d’ordinateur ni de souris. Encore moins de tablette numérique. Une bibliothèque, des crayons, du papier. Un portrait de Clemenceau, l’homme qui, à 76 ans, dirigeait une France en guerre, surplombe toute la pièce. L’homme qui, derrière son bureau, annote le dernier livre de Suleiman Mourad, La Mosaïque de l’islam, appartient à une catégorie de politiques qui se fait de plus en plus rare : celle des hommes d’État « à l’ancienne ». De ceux qui ne croient pas justement à la fin de la politique. Qui peuvent être à la fois ministre et écrivain, homme d’action et philosophe. Qui se moquent des recommandations de Bruxelles comme des points de croissance. Qui, davantage que la courbe des sondages, scrutent les grandes heures du passé pour comprendre notre monde. Jean-Pierre Chevènement, par son allure, sa langue toujours précise, sa finesse d’esprit, son extrême courtoisie, vient d’un autre temps. Pourtant, « le lion de Belfort » n’a pas fini de rugir. À 77 ans, l’ancien ministre de l’Intérieur n’a peut être jamais été aussi tendance. Son livre, Un défi de civilisation (Fayard), est un événement éditorial et Bernard Cazeneuve vient de le nommer à la tête de la Fondation pour l’islam de France. Partout, sur l’échiquier politique, des héritiers plus ou moins légitimes prétendent s’inscrire dans sa filiation. La presse se l’arrache. Quinze ans après le désastre de 2002, le Che est de nouveau à la mode.

Souvenons-nous. Au soir du 21 avril 2002, le chevènementisme était mort-né, son seul bilan était d’avoir aidé Jean-Marie Le Pen à distancer Lionel Jospin. Mais de cet échec cuisant est peut-être née une victoire culturelle et idéologique qui porte aujourd’hui ses fruits. La campagne présidentielle ratée de Chevènement a eu un mérite indiscutable : faire naître une génération. Dans le monde politique, intellectuel et médiatique, les enfants terribles de Chevènement continuent de vouloir faire « turbuler le système » ou en sont devenus des membres à part entière. Ils s’appellent Florian Philippot ou Arnaud Montebourg, Natacha Polony ou Apolline de Malherbe, Michel Onfray ou Michel Houellebecq. Mais aussi, moins connus du grand public, Sébastien Lapaque ou Basile de Koch. L’un est journaliste au Figaro et écrivain bernanosien, l’autre parodiste, président à vie autoproclamé du groupe d’intervention Jalons !

Une assemblée bigarrée

Pour eux, le discours de Vincennes le 9 septembre 2001 est la date fondatrice. « Ce jour-là, il s’est passé
quelque chose, se souvient Élisabeth Lévy. C’était enfin le programme que nous attendions : celui du Conseil national de la Résistance adapté au goût du jour. » Un an plus tôt, alors ministre de l’Intérieur, Chevènement claquait la porte de l’Hôtel Beauvau, en désaccord avec le premier ministre, Lionel Jospin, sur l’avenir de la Corse. Avant cet épisode, il avait été plusieurs fois ministre sous François Mitterrand dans les années 1980 et 1990. Cependant, c’est sur l’esplanade du château de Vincennes, où 8 000 sympathisants sont venus l’applaudir sous deux immenses chapiteaux, que Chevènement devient le Che. Dès lors, on pourra se dire « chevènementiste » comme autrefois on se disait « gaulliste ». Max Gallo enflamme la foule en fustigeant, sans citer Chirac et Jospin, « les associés rivaux du pouvoir », « munichois » qui, s’ils l’emportent, « fragmenteront la nation ». Face aux « légistes postmodernes», Chevènement, revenu des portes de l’au delà après un long coma, se pose en homme de la patrie, en rassembleur au-dessus des clivages partisans, en héritier de Blum et Clemenceau, mais aussi du général de Gaulle. Comme l’écrira Alexis Brézet (aujourd’hui directeur des rédactions du Figaro) dans un article intitulé « Chevènement, la dernière tentation de la droite », le rédacteur du programme commun de 1981, le fondateur du Cérés, campé à la gauche du PS, s’adresse autant aux socialistes trahis par Jospin, aux nostalgiques du PCF de Marchais qu’aux déçus de Chirac, aux orphelins de Pasqua, aux enfants du divorce Le Pen-Mégret. L’assemblée bigarrée rassemble sans-culotte et grands bourgeois, trotskistes et monarchistes, souverains et communards. Le drapeau rouge se mêle au tricolore. Les admirateurs des Capétiens et les jeunes femmes en bonnet phrygien chantent ensemble La Marseillaise. Ce jour-là, la France de Marc Bloch, celle qui vibre au souvenir du sacre de Reims et lit avec émotion le récit de la Fête de la Fédération, est réunie.

Le comité de soutien de Jean-Pierre Chevènement, véritable cour des Miracles, sera le reflet de cette « unité contradictoire ». On y trouve des fidèles, comme le cofondateur du Cérés Didier Motchane ou le député MDC Georges Sarre ; des résistants communistes, Lucie et Raymond Aubrac ; des gaullistes historiques, Pierre Lefranc, directeur de cabinet du général, l’amiral François Flohic, son aide de camp, Étienne Burin des Roziers et Bernard Tricot, qui furent tous deux secré- taire général de l’Élysée ; des souverainistes proches de Pasqua comme les députés européens Paul-Marie Couteaux, William Abitbol et Florence Kuntz. Et même Michel Pinton, farouche opposant au pacs, ancien conseiller de Valéry Giscard d’Estaing et cofondateur de l’UDF ! Enfin, Pierre Poujade lui-même déclare son soutien au député de Belfort considérant qu’« il n’est ni pourri ni utopiste, lui ». Des intellectuels et des journalistes d’horizons différents, souvent proches de la Fondation Marc-Bloch, s’engagent également au côté du Che. On peut citer parmi beaucoup d’autres, Régis Debray, Pierre-André Taguieff, Philippe Cohen, Éric Zemmour. Des écrivains également : Edmonde Charles-Roux, Patrick Besson, Philippe Muray. Déjà amis, l’« anarcho-conservateur » Basile de Koch et le « coco pas tout à fait repenti » Marc Cohen deviennent inséparables. Ensemble, ils organisent les soirées du mouvement des jeunes chevènementistes, Génération République, d’où émergeront de brillants journalistes et intellectuels : Natacha Polony, Apolline de Malherbe, Guillaume Bigot, David Martin-Castelnau , Gaël Brustier, Julien Landfried.

La campagne décolle, mais le miracle ne dure pas. Celui qui devait être « le troisième homme » finira, au soir du 21 avril 2002, avec 5,3 % des voix, accusé d’avoir contribué à l’élimination du candidat socialiste. De 11 Septembre en Marseillaise sifflée au Stade de France, l’enjeu sécuritaire devient central et la question identitaire affleure déjà. L’ancien ministre de l’Intérieur refuse pourtant de muscler son discours. « Si on ne bouge pas, nos électeurs vont se tourner vers papi stalag (Jean-Marie Le Pen) et mamie goulag (Arlette Laguillier) », prophétise David Martin Castelnau. William Abitbol persifle : « Il y a plus de manchots aupôle républicain qu’au pôle Sud ! » Chevènement se heurte également au sectarisme de son aile gauche qui ne digère pas son dîner avec Philippe de Villiers. Le jacobin et le chouan se sont retrouvés au domicile privé du général Gallois, monument du gaullisme. L’organisateur de cette rencontre n’est autre Paul-Marie Coûteaux. « Il y a une telle hégémonie culturelle à gauche que lorsqu’on fait du ni droite ni gauche, on se retrouve toujours à faire du ni droite ni droite », regrette ce dernier aujourd’hui.

Quinze ans après, la famille recomposée est toujours éclatée, mais la petite musique du Che résonne un peu partout. Dans chaque parti, des héritiers revendiquent la succession. À gauche, Valls a repris son discours sur l’ordre républicain, Montebourg s’inspire de sa vision colbertiste tandis que Macron (qui en 2002 a voté pour
le candidat souverainiste) aspire à bousculer la logique des partis. Macron ? « Il a une démarche d’ouverture qui me plaît. Cependant, je ne crois pas que le dogme de l’efficience des marchés soit l’alpha et l’oméga d’une orientation politique. Il ne suffit pas d’être en marche encore faut-il savoir vers où ? », dit cruellement le Che du nouveau candidat à la présidentielle. À droite, Chevènement se reconnaît dans le gaullisme social de Dupont Aignan et Guaino. Il loue également le souci d’indépendance nationale de Fillon en matière de politique étrangère. En revanche, le Che prend ses distances avec le Front national. « Le MDC était composé de gens qui auraient su et pu assumer des responsabilités, qui avaient un certain sens de l’État. Est-ce qu’au sein du FN il y a des personnages de cette qualité ? Je ne peux pas parler de Philippot, un homme dont on me parle souvent, mais que je n’ai jamais rencontré », lâche-t-il à propos de celui qui, élève à HEC, a pourtant fait campagne pour son champion dans les grandes écoles.

La nation fait son grand retour

Davantage que sur le plan politique, l’aventure Chevènement aura été féconde sur le plan culturel et intellectuel. « Parmi les gens de ma génération qui ont 40 ans aujourd’hui, un nombre assez important a fait cette campagne. C’était là que les choses bougeaient, qu’il y avait la possibilité de penser autrement », se souvient Natacha Polony, qui a connu depuis une ascension médiatique fulgurante. Élisabeth Lévy, avec laquelle elle faisait meeting commun, a perpétué l’esprit de la Fondation Marc-Bloch à travers le magazine Causeur. Leur confrère Éric Zemmour est devenu le porte-voix des classes populaires et a dynamité à lui seul le politiquement correct. De Debray à Sapir en passant par Gauchet, Le Goff, Onfray, Bouvet, Bruckner ou Finkielkraut, la plupart des intellectuels qui comptent, autrefois ancrés à gauche et majoritairement européens, ont largué les amarres. Ils tournent le dos au sans-frontiérisme et, s’ils ne se rallient pas tous à l’idée de souveraineté, ils se sont fait défenseurs de la limite. « Je ne pense pas qu’on puisse faire une politique qui ne soit pas nourrie par les idées, qu’on puisse redresser le cours de la politique française sans mener un long combat idéologique au préalable, note Jean-Pierre Chevènement, qui se réjouit de son rôle d’aiguillon. Il y aura d’autres secousses, d’autres résistances, mais je pense qu’à la fin il se dégagera une énergie suffisante pour que la France ait un gouvernement digne d’elle si nous voulons la continuer. Je me mets à ma juste place. Je suis un moment dans l’histoire d’une résistance de longue haleine.» La génération qui suit, ceux qui sont nés après la chute du mur de Berlin et ne partagent pas le rêve européen, considère l’ancien ministre de l’Intérieur comme un mentor. «Je rencontre beaucoup de jeunes de 20-25 ans qui lisent des livres de Chevènement et même les plus anciens. Ils ont une admiration pour sa démarche politique, sa cohérence intellectuelle et sont dispatchés sur tout l’échiquier politique », constate Gaël Brustier. À Normale Sup, l’EHESS et même Sciences Po, le cœur de la mondialisation heureuse, la nation fait son grand retour. Il y a un an, Chevènement était reçu tel une rock star par le CRE, association eurosceptique de l’école de la rue Saint-Guillaume.

À la tête de la Fondation pour l’islam, il est désormais sur la nouvelle ligne de fracture du parti intellectuel. Elle sépare ceux qui privilégient les enjeux politiques et économiques et ceux qui font des questions culturelles la première urgence. Plus encore que le 11 Septembre, les attentats de janvier et de novembre 2015, puis l’attaque de la promenade des Anglais en juillet 2016 ont ébranlé le logiciel chevènementiste. Avec son dernier livre, Un quinquennat pour rien, Éric Zemmour a jeté un pavé dans la mare : la priorité n’est plus la souveraineté, mais l’identité. Souverainistes républicains et souverainistes identitaires s’éloignent et s’affrontent vigoureusement. Pour les uns, l’islam représente une menace existentielle, pour les autres, il est un symptôme de notre déliquescence. Chevènement, comme toujours, aimerait les réconcilier par le haut. Son dernier livre parle de « défi de civilisation». Il est rédigé comme un programme de salut public. Il a été écrit à l’ombre de Clemenceau. ■

Alexandre Devecchio

Le Figaro du 17 novembre 2016

Quelle politique étrangère pour la France? Regard d'un citoyen.

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le 22 Octobre 2016

J'ai souhaité me soumettre à un exercice qui me semble salutaire, un peu difficile, mais sain en me prêtant à l'analyse critique de mes concitoyens. J'ai toujours considéré que le Citoyen était la pierre angulaire de la démocratie, de la République, ciment indispensable à la Nation à laquelle je tiens tant.

Le citoyen éclairé, exerçant son libre arbitre, argumentant et débattant est le rempart le plus efficace qui puisse exister et le meilleur antidote aux extrémismes qui nous menacent. Il ne faut donc pas hésiter à s'exposer, ce que je n'hésite pas à faire. Mais de la confrontation vient la richesse et le progrès.

Pour commencer je me suis penché sur les questions internationales. Essentielles à mes yeux, tant je considère qu'on ne peut comprendre le particulier qu'à partir du moment ou l'on se confronte au global. Je ne peux renier (et je n'y tiens pas) celles et ceux qui ont contribué à forger ma compréhension du monde. Fernand Braudel ou Jean-Pierre Chevènement pour n'en citer que deux, mais ils sont bien plus ombreux. C'est donc à cette tentative d'exercice citoyen que je me livre aujourd'hui en vous livrant cette réflexion qui se poursuivra de façon plus précise sur l'économie, l'industrie, le travail, la question sociale, la Nation la souveraineté et la République, mais également les lieux où nous vivons et travaillons.

De la politique étrangère

Pourquoi commencer par un sujet qui par définition peut paraître lointain? Parce que je suis convaincu qu'il est consubstantiel à l'idée que nous nous faisons de nous même. Que ce sujet recouvre des enjeux qui pour la France sont déterminants. La France est aujourd'hui plongé au cœur de conflits dont nous ne semblons pas maîtriser la perspective. Proche et Moyen-Orient, monde Russe et orthodoxe, Afrique, crise de l'Union européenne, OTAN, relation avec les Etats-Unis d'Amérique, Occidentaux ou occidentalistes, éloignement avec l'Amérique du Sud, toutes ces interrogations renvoient également, comme un miroir à la crise intérieure que connait la société française. Notre pays se définit encore comme ayant une vocation universelle, ce qui est différent de mondiale. Sans cette projection de lui même en direction de l'Humanité, il cesse de comprendre le sens même de son existence. A mes yeux, ces deux principes sont intimement liés. Cet imaginaire nous constitue.

Il me semble évident qu'aujourd'hui, il nous faut en profondeur repenser notre politique étrangère mais également de défense. Il faut en réalité repenser l'articulation étroite entre ces deux piliers de l'action de l'Etat. Là encore, le lien entre l'action de l'Etat à l'extérieur et l'idée que nous nous faisons de nous même est inséparable.

Je propose pour cela de partir d'un certain nombre de postulats simples mais qui nous permettrons peut-être d'avancer.

Tout d'abord avoir une claire conscience de nous-même. Cela peut paraître évident, en fait ça ne l'est pas. La France connait une crise de confiance très grave depuis quasiment 40 ans, qu'on peut en réalité faire remonter aux années 30. Crise morale et politique de longue durée que l'épisode gaullien a brillamment combattu mais qui s'est ensuite réfugiée ou travestie dans la construction européenne qui devenait "notre avenir" selon la célèbre formule de François Mitterrand prononcée lors de la campagne des élections européennes de 1989. Nous sommes six ans après le tournant de la rigueur de 1983...

Mais de nombreux signes indiquaient de profonds craquements dans les profondeurs de la vie des peuples. De la chute du Mur de Berlin à la chute de l'URSS puis la guerre du Golfe, en trois ans le monde connait un bouleversement majeur. En France le Traité de Maastricht, l'introduction de la monnaie unique, la réunification allemande, la présidentielle de 2002 et le référendum de 2005 traduisent une transformation évidente du paysage politique directement en lien avec ces événements internationaux. La crise de 2007 et les attentats à partir de 2015 précipiteront la turbulence du système.

Face à une situation internationale dégradée et à un avenir incertain, le retour à la Nation et en France à la République, sont des évidences. Cela veut dire qu'il nous faut remettre en question les grands choix stratégiques fait depuis plus de trente ans. Au premier rang desquels la construction européenne et notre engagement au sein de l'OTAN dont notre retour au sein du commandement intégré est lourd de conséquences.

Il faut en tirer comme conclusion que l'ADN de la construction européenne rend cette dernière absolument incapable de faire face aux temps nouveaux issus de la fin de la guerre froide. Le mirage du peuple européen, du "saut fédéral" se fracasse sur le mur de la réalité. Jean-Claude Juncker lui même, actuel président de la Commission européenne en a fait le constat et l'aveu: "il n'y a pas et il n'y aura pas d'Etats Unis d'Europe ni d'Etat fédéral européen. Pour une raison simple, les peuples n'en veulent pas!"

Ce constat nous étions un certain nombre de puis trente ou quarante ans à le faire et à le dire. Discours difficile à tenir tant il nous attirait d'insultes voire de menaces, mais que de temps perdu pour la République au profit de l'extrême droite! La France doit en tire toutes les leçons. En particulier dans la capacité qui doit redevenir la sienne, à s'adresser au monde entier. Tout le lui commande, son génie et son histoire. Sans lui tourner le dos, l'Union européenne ne trouvera son salut que dans la perspective d'une "Europe européenne." C'est à dire être un acteur politique et stratégique à part entière.

Cela sous-entend une remise à plat globale des enjeux et donc des perspectives qui peuvent être les nôtres. Une Europe européenne veut dire avoir la volonté d'être un acteur politique et géostratégique majeur ayant sa propre indépendance, sa propre vision, sa propre volonté. Rien ne pourra se faire si nous ne posons pas la question dans son ensemble. Pour la France sa relation avec le Royaume-Uni (dont le courageux Brexit a rebattu les cartes), avec l'Allemagne, mais également avec l'Europe centrale (que nous avons trop longtemps négligé) et surtout la Russie.

Il nous faut donc définir quels sont nos "buts de guerre" c'est à dire raisonner en terme de d'intérêt national plutôt que de "valeurs" dont la dimension morale est bien trop floue et imprudente quand il est question des intérêts de l'Etat.Les limites de cette positions sont très rapidement atteintes et nous interdient de jouer le rôle que nous devrions tenir. Le cas de la Syrie est exemplaire. Sans ambassade, en ayant coupe tout contact avec le régime, en ayant reconnu comme seule représantante légitime une opposition improbable, nous nous sommes interdit tout rôle majeur, contribuant à la prolongation des souffrances terriblles du peuple syrien.

Ces buts de guerre, il faut les considérer comme étant inséparables de ceux de la République dans sa dimension universelle afin que la France puisse conserver cette influence qui est la sienne et cette capacité de médiation et "d'organisatrice de dialogues" dans le concert des Nations. Pour cela il nous faut conserver notre indépendance que nous donne en dernier recours l'arme nucléaire et notre puissance militaire.

Il nous faut donc interroger et remettre en cause les liens qui sont les nôtres et qui parfois nous enferment. Qu'il s'agisse de l'Union européenne ou de l'OTAN. Si l'on part du principe que le rôle de la France est de contribuer au dialogue des Nations et des cultures, il faut alors en tirer la conclusion qu'elle ne peut se satisfaire de suivre une politique purement "occidentaliste" dans laquelle elle finira par se perdre. Sur ce point nos atouts sont en réalité nombreux car les idéaux de la Révolution française ont essaimé partout dans le monde et nous devons les considérer comme autant de points d'appuis. Cette perspective sur le long terme est incontestablement une victoire historique majeure dont la France peut et doit à juste titre s'enorgueillir. Ce modèle républicain, dont le souvenir n'est pas perdu dans le monde, constamment à redéfinir, est encore riche de promesse et donne à la France cette place si particulière.

Plus que jamais aujourd'hui, il nous faut mettre à nouveau en avant cette liberté de ton, cette liberté de parole qui fait la particularité de la France et qui faisait la puissance de la parole gaullienne mais également celle de François Mitterrand quant au Mexique dans son discours de Cancun (20 octobre 1981) il apporte le salut de la France ancrée dans l'histoire: "A tous les combattants de la liberté, la France lance son message d'espoir. Elle adresse son salut aux femmes, aux hommes, aux enfants mêmes, oui, à ces "enfant héros" semblables à ceux qui dans cette ville, sauvèrent jadis l'honneur de votre patrie et qui tombent en ce moment-même de par le monde, pour un noble idéal.
- Salut aux humiliés, aux émigrés, aux exilés sur leur propre terre qui veulent vivre et vivre libres.
- Salut à celles et à ceux qu'on bâillonne, qu'on persécute ou qu'on torture, qui veulent vivre et vivre libres.
- Salut aux séquestrés, aux disparus et aux assassinés qui voulaient seulement vivre et vivre libres.
- Salut aux prêtres brutalisés, aux syndicalistes emprisonnés, aux chômeurs qui vendent leur sang pour survivre, aux indiens pourchassés dans leur forêt, aux travailleurs sans droit, aux paysans sans terre, aux résistants sans arme qui veulent vivre et vivre libres.
- A tous, la France dit : Courage, la liberté vaincra. Et si elle le dit depuis la capitale du Mexique, c'est qu'ici ces mots possèdent tout leur sens."

Voilà qui avait de l'allure et qui finalement n'était pas si éloigné de la vision que le général de Gaulle exposait lors de son fameux discours de Phom-Penh le 1er septembre 1966 à propos de la guerre du Viet-Nam et de l'engagement Etats-Unis: "Eh bien ! La France considère que les combats qui ravagent l'Indochine n'apportent, par eux-mêmes et eux non plus, aucune issue. Suivant elle, s'il est invraisemblable que l'appareil guerrier américain vienne à être anéanti sur place, il n'y a, d'autre part, aucune chance pour que les peuples de l'Asie se soumettent à la loi de l'étranger venu de l'autre rive du Pacifique, quelles que puissent être ses intentions et si puissantes que soient ses armes. Bref, pour longue et dure que doive être l'épreuve, la France tient pour certain qu'elle n'aura pas de solution militaire." Finalement la France n'est jamais aussi grande et fidèle à elle-même que lorsqu'elle affiche et affirme son propre génie, sa singularité qui lui viennent du fond de l'histoire. Elle s'est fabriquée contre l'Empire (Saint-Empire romain germanique, Empires centraux) et par la Révolution française. Inconstestablement il y avait continuité. Incontestablement il y a rupture en 1983 avec le tournant de la Rigueur sous la pression néo-libérale et néo-conservatrice imposéee par Ronald Reagan et Margaret Thatcher.

Dans le monde tragique dans lequel nous sommes plongés, il nous faut voir loin et conserver cette capacité de parler à tous. Comme nous savions si bien le faire.

Nous vivons aujourd'hui des bouleversements profonds. La montée des pays émergents doit retenir toute notre attention. Phénomène structurant et de longue durée il s'agit là de l'apparition du paysage géostratégique et géopolitique du 21ème siècle. Si nous comprenons les intérêts des Etats-Unis d'Amérique quant au renversement copernicien qui s'opère de l'Atlantique au Pacifique, ceux-ci doivent également comprendre les nôtres. C'est à dire que nous avons la capacité de nourrir notre propre relation avec l'Empire du milieu mais que celle-ci, en ce qui nous concerne, doit également se comprendre dans le cadre d'une relation étroite avec la Russie afin de stabiliser le continent européen entré dans une nouvelle zone de turbulence.

Nos voisins immédiats au-delà de l'Europe sont les aires culturelles slaves, orthodoxes, musulmanes. Europe centrale et orientale, Méditerranée, monde arabe et africain, Proche et Moyen Orient en y comptant l'Iran. Il faut également comprendre que dans ce cadre, notre politique d'indépendance énergétique (nucléaire) est pour nous un atout technologique et politique essentiel pour la France. Dans un monde en pleine transformation ou le poids relatif des Etats-Unis d'Amérique sur la scène mondiale va se restreindre et où il nous faudra gagner des marges de manœuvre, il faut nous garder des entraves supplémentaires comme le traité de libre-échange transatlantique qui accordera au droit américain une extraterritorialité qui renforcera notre dépendance et notre affaiblissement. Cette extraterritorialité du droit américain doit être comprise comme une machine de guerre au service des intérêts des Etats-Unis d'Amérique et de leurs entreprises afin de nous inféoder à leurs intérêts.

Ce danger est réel et inquiétant. Ce point est essentiel car il faut que nous puissions avoir les mains libres pour discuter avec tous, notamment la Chine, la Russie, la Turquie, l'Arabie Saoudite, l'Iran, le monde arabe. Il faut donc bien comprendre à quel point les débats sur les traités de libre-échange sont essentiels. Ils faut soutenir sans réserve la résistance là où elles se situent (parlement de Wallonie, parlement de Bruxelles) pour bloquer partout où cela est possible le transfert du droits international, du droits des Nations et des peuples vers le droit commercial, le droit des entreprises ce qui serait le crime parfait contre la démocratie.

Cette posture d'indépendance est d'autant plus importante qu'il nous faut refuser le schéma de la guerre de civilisation trop facilement annoncée. Il nous faut jouer des coudes pour rompre le cercle mortifère dans lequel nous ont engagé les néo-conservateurs (dont une action devant la justice internationale serait la bienvenue) anglo-saxons et les terroristes djihadistes qu'il faut éliminer.

Les mondes asiatiques, africains, arabo-musulmans sont vastes et variés. En aucun cas ils ne sont monolithiques. Tout comme le monde occidental. La France a un rôle particulier à jouer dans la connaissance de ces mondes, ce qui serait conforme à son génie et à son histoire, ce qui sous-entend que nous cessions d'avoir de cette dernière une vision uniquement négative. Comment s'adresser aux autres si nous pensons que nous ne sommes que les porteurs du malheur du monde? Cela passe par la reconquête de ce que nous sommes, de notre histoire et de la volonté de la transmettre. Il est donc indispensable que le récit national soit à nouveau une priorité de notre politique éducative. Il est impossible d'être au monde sans conscience de soi car la crise que nous traversons est également une crise profonde de la transmission. Que transmettre d'ailleurs si nous ne nous aimons pas? Si nous ne nous opposons pas à ce discours lancinant du "french bashing", du masochisme national permanent? Et comment demander aux jeunes générations d'aimer un pays qui ne s'aime pas? Dont on a pas cesser de dire depuis quasiment 40 ans, qu'ils ne se suffit pas à lui même? Qu'il n'est rien sans les autres? Qu'il fut esclavagiste, colonisateur, collaborateur et qu'il reste dans ces structures profondes, inégalitaires, colonialiste, voire ségrégationniste? Il est temps d'en finir avec ces visions qui ne visent qu'à nous abattre. Donc de repenser radicalement notre relation au monde, des engagements pris dans le passé et qui nous ont amenés sur des chemins que nous n'aurions jamais dû emprunter. Pour citer Jacques Berque à propos de l'engagement de la France dans la guerre du Golfe en 1990: « Et surtout elle a (la France), depuis 1990 et la guerre du Golfe, abdiqué une politique à l'égard des Arabes et de l'Orient qu'elle menait pour le moins depuis François Ier. Mieux, le traité de Maastricht la replie sur une Europe nordique aux barrières hautaines ! Encore un pas, elle ne serait plus que la vassale comblée d'un Saint-Empire germanique des banquiers... »

Il nous faut impérativement renouer avec une vision à long terme, basée sur la longue durée, donc sur notre histoire. L'effondrement du Mur de Berlin, la chute de l'URSS, le renouveau de la Russie, tout cela offre en réalité de nouvelles perspectives pour la France pour qui sait les entrevoir. La France et la Russie ont tout à gagner à travailler ensemble. Voyons les choses de haut. La rupture artificielle du continent européen sous domination américaine et soviétique est terminée. Les Etats-Unis opérent leur basculement stratégique vers l'Asie-Pacifique nous renvoyant aux grands enjeux geostratégiques que commandent notre géographie.

C'est en réalité une opportunité historique qui se présente à nous et dont nous devons nous saisir sans aucune hésitation. Il nous faut donc revenir vers ces grandes aires de civilisations que sont les mondes turcs, perses (Iran), arabes, slaves et russes. Parce que se sont nos voisins immédiats avec lesquels nous avons, pour certains depuis plusieurs siècles, entretenus des liens importants et profonds et sur lesquels se sont toujours appuyés nos intérêts stratégiques fondamentaux.

La francophonie a, dans cette vision, toute sa place. Encore faut-il que nous y mettions de véritables moyens. La demande d'enseignement du français et d'apprentissage de la culture française sont des réalités importantes dans le monde, en particulier là où les peuples souhaitent s'affranchir de la tutelle ou de l'influence anglo-saxonne. Cela sous-entend également de mettre en place de véritables stratégies élaborées avec nos entreprises et nos universités. La domination de l'anglais dans l'enseignement, dans la recherche, dans l'audio-visuel n'a rien d'une fatalité. Une langue s'est aussi un imaginaire, une vision et une conception du monde.

On estime a plus de 200 millions de locuteurs le nombre de personnes qui s'expriment en français dans le monde. Ce chiffre est loin d'être négligeable et représente un socle important. Si on considère également que les zones géographiques concernées sont à très forte croissance démographique (continent africain) mais sans oublier l'Amérique du Sud dont la proximité culturelle est évidente, nous voyons bien que nous avons là une perspective de développement stratégique, politique, culturelle de première importance. C'est là le soft power qui pour la France est un atout de taille.

C'est notamment par ce soft power que nous pouvons intervenir utilement dans les zones les plus complexes. Au premier rang duquel le Proche et le Moyen-Orient. Si il y a bien une zone qui a besoin de médiation, c'est bien celle-là. Fracturé depuis des décennies par des interventions étrangères sans cesse plus violentes, par des facteurs de divisions internes profonds (échec du pan arabisme, crises politiques, crises religieuses, terrorisme djihadiste), un désordre tragique règne dans notre voisinage immédiat. Les intérêts de la France y sont directement engagés.

Il faut tout d'abord contribuer à la défaite de DAESH et être sur ce point sans aucune ambiguïté. Cette monstruosité doit être purement et simplement éliminée. Il faut ensuite renvoyer chacun à ses responsabilités. Celles des anglo-saxons sont écrasantes dans ce désastre et tout doit être fait pour stabiliser les Etats en place et tenter de mettre un terme à la fragmentation territoriale qui déstructure des sociétés et des territoires entiers. Irak et Syrie principalement ce qui veut dire dialoguer avec la Russie, la Turquie, l'Arabie Saoudite, le Qatar et l'Iran qui sont des acteurs incontournables de cette crise. Pour cette raison il faut s'affranchir des embargos et autres mesures qui là encore interdisent à la France de prendre la place qui doit être la sienne, dans cette région du monde (notre voisinage) et de parler le langage de la sagesse et de la sérénité. En outre, comment envisager une politique d'immigration sérieuse sans prendre en compte cette question qui est devenue très sensible pour beaucoup de nos concitoyens?

De la même manière, rien de sérieux pour résoudre la crise libyenne ne se fera sans l'Egypte, le Tchad et l'Algérie afin de stabiliser la région et interdire la profondeur stratégique aux groupes terroristes vers le cœur de l’Afrique subsaharienne. Là encore il faut dénoncer les responsabilités de Davis Cameron et Nicolas Sarkozy.

On ne parviendra à rien de bon sans une stabilisation des Etats de la région (Syrie, Irak, Egypte, Tunisie, Yémen, Mali, Somalie). Si on rajoute à cela les perspectives démographiques effrayantes pour les 20 à 30 ans qui viennent, il est essentiel de prendre la mesure de cette nécessité. C'est entre 30 et 50 millions de jeunes qui, sans aucun moyen s'il n'y a pas de perspectives de développement dans leurs pays, souhaiteront rejoindre le continent européen dans les vingt ans qui viennent. En 2050, le Nigeria à lui seul sera le quatrième pays le plus peuplé au monde pour atteindre 400 millions d'habitants. Il est indispensable de prendre la mesure des défis auxquels nous sommes confrontés et qui deviendront de plus en plus aiguës et donc sources de difficultés voire de conflits majeurs.

Et avec un taux de fécondité supérieur à la moyenne du continent, c'est l'Afrique de l'Ouest qui va porter la croissance démographique africaine. Des pays comme le Mali, le Burkina Faso ou le Niger vont voir leur population multipliée par plus de 2,5 d'ici 2050. C'est d'ailleurs au Niger que la fécondité est la plus élevée au monde : 7,6 enfants par femme en moyenne.

Le phénomène de forte fécondité n'est cependant pas uniforme sur l'ensemble de l'Afrique de l'Ouest. La fécondité a déjà commencé à baisser dans des pays du golfe de Guinée, comme la Côte d'Ivoire, le Bénin ou le Togo. A une autre échelle, le Burundi va également connaître une explosion démographique. Il y aura en 2050 trois fois plus de Burundais qu'aujourd'hui. Bref, les perspectives pour l'Afrique sont de 2,4 milliards d'habitants en 2050 le double qu'en 2010...c'est pour la France et l'Europe un enjeu qui peut devenir vital.

Dans ces conditions, notre outil de défense doit être reconsidérer à la mesure de ces situations et nouvelles menaces.

Tout d'abord, il faut mettre un terme à la politique de décroissance de nos forces armées. L'outil nucléaire doit impérativement être conservé et modernisé à la fois dans sa dimension aérienne et océanique. Les Etats-Unis disposent aujourd’hui de 1654 têtes nucléaires déployées, sans compter les milliers de têtes non déployées qui n’ont jamais été incluses dans aucun accord.

En regard, la France dispose de moins de 300 têtes, c’est à dire beaucoup moins que la Russie et même que la Chine. Le principe de la stricte suffisance nous interdit de descendre en dessous de quatre sous-marins lanceurs d’engins et de deux escadrons aériens. Si les armes nucléaires tactiques américaines étaient retirées d’Europe, la France serait le seul pays en dehors de la Russie, à disposer d’armes nucléaires sur le continent. La question de la Grande Bretagne est de nature différente. L'arsenal des forces armées britanniques en matière nucléaire est estimé en 2011 à un total de 225 têtes nucléaires, dont 160 considérées comme opérationnelles embarquées exclusivement à bord de quatre sous-marins nucléaires lanceurs d'engins

C’est une garantie de l’équilibre et de la paix sur celui-ci. C’est pourquoi nous ne sommes pas membres du « groupe des plans nucléaires » de l’OTAN, et devons continuer à nous en tenir à l’écart. Notre effort financier à un peu plus de 30 milliards d'euro est à son minimum. Il doit être augmenté. Là encore il faut revoir les modalités budgétaires avec l'Union-Européenne et retirer nos dépenses de défense du calcul de la dépense publique, car nous risquons un véritable déclassement stratégique. La France est encore une puissance militaire globale et doit le rester. Il faut accentuer notre effort sur l'Afrique centrale, l'anticipation et le renseignement. La déstructuration d'un certain nombre d'Etat, notamment en Afrique, sont graves.

Face aux périls qui menacent, le débat sur le service militaire doit être relancé. Non seulement pour une formation aux armes, mais également comme outil de transmission et de cohésion. La forme et la durée doivent en être discuté mais la perspective envisagée.

Notre effort de défense doit être augmenté et nos armées modernisées et équipées. Il faut également miser sur la formation des hommes. Les soldats français sont de grandes qualités et il ne faut pas tomber dans le travers de l'hyper sophistication technique qui serait gage d'efficacité.

Mais pour cela il faut la volonté et les moyens.

Le deuxième réseau diplomatique mondial, une capacité militaire général possédant tous les outils d'intervention, la France veut-elle et a-t-elle les moyens de rester une puissance globale? Cette question ne peut-être abordée indépendamment de notre bonne ou mauvaise santé économique, en particulier la situation de notre outil productif et notre tissu industriel. Pour cela je renvoie simplement aux constats du rapport Gallois. Clair, net, précis, sans ambiguïté, il met le doigt là ou ça fait mal. Il met notamment en lumière le lien évident entre puissance industriel et indépendance nationale. Il a le grand mérite de sortir de cette idéologie dominante et mortifère de la "fin de l'industrie." Il n'y aura pas de redressement national, s'il n'y a pas de redressement industriel.

Extrait du rapport Gallois. Tous les indicateurs le confirment : la compétitivité de l’industrie française régresse depuis 10 ans et le mouvement semble s’accélérer. La diminution du poids de l’industrie dans le PIB français est plus rapide que dans presque tous les autres pays européens ; le déficit croissant du commerce extérieur marque nos difficultés à la fois vis-à-vis des meilleures industries européennes et face à la montée des émergents. Cette perte de compétitivité est, pour une large part, à l’origine des déséquilibres des finances publiques comme du chômage ; elle limite notre marge de manœuvre en Europe et dans le monde ; elle menace notre niveau de vie et notre protection sociale ; elle réduit la capacité de croissance de l’économie. Le décrochage de l’industrie française, qui s’est amorcé dans les années 1970 s’est accéléré au cours de la dernière décennie, notamment par rapport à l’Allemagne, mais aussi par rapport à la Suède ou l’Italie. Toutes les analyses récentes convergent vers un même l’industrie française atteint aujourd’hui un seuil critique, au-delà duquel elle est menacée de déstructuration.

◗ La part de l’industrie (hors construction) dans la valeur ajoutée totale, en France, est passée de 18 %, en 2000, à un peu plus de 12,5 %, en 2011, nous situant désormais à la 15e place parmi les 17 pays de la zone euro, bien loin de l’Italie (18,6 %), de la Suède (21,2 %) ou de l’Allemagne (26,2 %).

◗ L’emploi industriel (hors construction) s’est également continuellement dégradé : il est passé de plus de 26 % de l’emploi salarié total en 1980 (5,1 millions de salariés) à 12,6 %, en 2011 (3,1 millions de salariés), la France perdant ainsi plus de 2 millions d’emplois industriels en 30 ans. L’accroissement de la concurrence étrangère, celle des pays européens comme celle de plus en plus présente des pays émergents, expliquerait entre un tiers et la moitié de ces destructions d’emplois sur la période récente (2000-2007).

◗ L’affaiblissement de l’industrie française se traduit par des pertes de parts de marché considérables à l’exportation : en Europe, premier débouché commercial de la France (58,4 % des exportations en 2011), la part de marché des exportations françaises est passée de 12,7 %, en 2000, à 9,3 %, en 20116. Sur la même période, les exportations intracommunautaires de l’Allemagne ont progressé de 21,4 % à 22,4 %.
Globalement, le solde de la balance commerciale est passé d’un excédent de 3,5 milliards d’euros en 2002 à un déficit de 71,2 milliards d’euros (soit 3,5 points de PIB), en 20117. La balance hors énergie était de + 25,5 milliards d’euros en 2002, elle est de –25,4 milliards d’euros, en 20118.

Cette situation se répercute sur le déficit public et l’endettement de notre pays. La perte de compétitivité a ainsi des conséquences majeures sur l’économie française. Les drames industriels, que la presse évoque tous les jours, émeuvent à juste titre l’opinion publique et lui donnent le sentiment que l’industrie « fout le camp » et, pire, que c’est irrémédiable.

Ce point est inséparable d'une analyse sur les questions de politique étrangère et de défense (qui dépend étroitement de notre outil industriel) et des moyens indispensables à mettre en œuvre pour y parvenir.

Claude NICOLET

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